Les pelouses d’honneur : mémoires de pierre et de verdure

L’Armistice de 1918 a laissé derrière lui une euphorie collective, mais aussi un besoin profond de commémorer. À Bruxelles, où aucun cimetière militaire n’a été érigé (ceux-ci se trouvant près des champs de bataille), les cimetières communaux ont accueilli des espaces uniques : les pelouses d’honneur. Ces lieux, bien plus que de simples parcelles, racontent une histoire de reconnaissance, d’égalité et de mémoire.

Dans chaque cimetière civil, des pelouses honorent des groupes d’individus liés par une fonction ou un événement tragique : une pelouse dédiée aux anciens bourgmestres au cimetière d’Etterbeek ou dédiée aux victimes de l’incendie de l’Innovation au cimetière de Bruxelles. Mais le terme de « pelouse d’honneur » évoque surtout les sépultures des victimes de conflits armés. Soldats, officiers ont droit désormais aux mêmes honneurs. Il fut un temps où le simple soldat était enterré anonymement, sans sépulture individuelle.

À Bruxelles, la mention « pelouse d’honneur 14-18 » apparaît presque systématiquement sur les plans des cimetières. Ces espaces abritent les dépouilles de soldats morts au combat. À partir de 1920, les familles ont pu choisir de rapatrier leurs proches, soit dans la pelouse d’honneur de leur commune, soit dans un caveau familial. Souvent, les communes prenaient en charge les frais, offrant même la concession dans ces pelouses d’honneur.

Initialement réservées aux soldats morts au champ d’honneur, les pelouses d’honneur ont vu leurs critères s’élargir. En 1947, un conseiller bruxellois s’interroge : pourquoi un soldat ayant combattu pendant quatre ans pour sa patrie aurait-il moins de droits à cet honneur ? Certains craignaient une banalisation de ces lieux, mais il s’agissait aussi d’enjeux financiers : les sépultures des soldats morts au combat étaient financées par l’État tandis que celles des Anciens Combattants devaient être financées par les communes.

Un espace qui évolue avec son temps

Ces pelouses sont le miroir de leur époque. Chaque époque détermine qui mérite d’être honoré, quels « sacrifiés » doivent être commémorés. Ainsi, après les attentats du 22 mars 2016, la commune d’Etterbeek a modifié son règlement pour y inclure les victimes du terrorisme.

D’un cimetière à l’autre, les pelouses d’honneur diffèrent, reflétant l’autonomie communale. Pourtant, elles partagent une même rigueur : des stèles alignées, encadrées de verdure, dans une uniformité frappante. Cette sobriété n’est pas anodine. Elle symbolise l’égalité entre les défunts, quels que soient leur grade ou leur origine. Ici, la Patrie rend un hommage commun, perpétuant le souvenir de ceux qui lui ont tout donné.

Un lieu à part : l’Enclos des Fusillés

À Schaerbeek, l’Enclos des Fusillés occupe une place particulière. À l’origine, ce site faisait partie du Tir national, un lieu d’entraînement militaire. En 1914, les Allemands en firent un lieu d’exécution, y fusillant 35 civils. Dès 1919, un mémorial y fut érigé en leur mémoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands détruisirent ce mémorial et y exécutèrent massivement : 261 tombes furent découvertes après la guerre.

En 1963, le Tir national fut détruit pour laisser place aux bâtiments des radios-télévisions publiques. Mais l’Enclos des Fusillés, lui, demeura. Classé depuis 1983, il est aujourd’hui un lieu de recueillement. Chaque 1er novembre, les autorités d’Etterbeek y rendent hommage aux habitants inhumés dans cette nécropole militaire.

Ces pelouses d’honneur, avec leurs rangées de stèles et leur silence respectueux, sont bien plus que des espaces funéraires. Elles sont le témoignage d’une mémoire collective, d’une reconnaissance due à ceux qui ont sacrifié leur vie pour leur pays. Et chaque pierre, chaque nom gravé, rappelle que l’histoire ne s’efface pas.