La parcelle israélite

Depuis le Moyen Âge, les Juifs de Bruxelles ont subi exclusion et persécutions. Exclus des cimetières catholiques, ils obtinrent progressivement des espaces funéraires, notamment après l’édit de Tolérance (1781) et la Révolution française. Au XIXe siècle, malgré la loi de 1869 interdisant les sections confessionnelles, la famille Errera créa un carré juif au cimetière d’Uccle (Dieweg). Aujourd’hui, la diversité de la communauté se reflète dans des parcelles distinctes (orthodoxes, libérales) à Etterbeek.

L’exclusion médiévale

La question des sépultures est liée à l’histoire politique, religieuse et sociale de la ville depuis le Moyen Age. Au fil des siècles, le sort réservé aux défunts de confession israélite a profondément évolué, passant de l’interdiction pure à la reconnaissance progressive d’un espace funéraire propre, d’abord en marge, puis au sein même des cimetières communaux. Depuis l’époque des Patriarches, la détention d’un espace funéraire pérenne est une exigence spirituelle.

En 1370, la présence juive est attestée dans de nombreuses villes du Brabant : Louvain, Bruxelles, Bois-le-Duc, Tirlemont, Nivelles, Genappe, Hannut ou Wavre. Cette dispersion géographique témoigne d’une implantation ancienne et diversifiée.

La situation des Juifs au Moyen Age était marquée par une double exclusion : exclusion de la cité des vivants et exclusion de la cité des morts. Les Juifs ne pouvaient être inhumés en terre consacrée. Ils devaient disposer de terrains séparés, souvent situés en dehors des murs de la ville.

Entre 1349 et 1370, les Juifs de Bruxelles vécurent une période d’intense persécution. Accusés d’avoir empoisonné les puits et propagé la Peste Noire de 1348 – 1350, de nombreux membres de ces petites communautés furent massacrés. Le 22 mai 1370 constitue un jour noir de l’histoire de la communauté juive bruxelloise. À la suite d’une accusation calomnieuse de profanation d’hostie, plus de 500 Juifs bruxellois furent massacrés. A la suite de ce pogrom, les Juifs furent bannis à perpétuité du Brabant et du Limbourg, rendant toute organisation funéraire communautaire impossible.

Pendant toute la période médiévale, l’Eglise catholique exerçait un monopole absolu sur les pratiques funéraires. Les non-catholiques – Juifs, hérétiques ou excommuniés- en étaient rigoureusement exclus. Les études archéologiques récentes montrent une implantation des cimetières juifs médiévaux en Europe hors des enceintes urbaines. Pour un Juif, mourir sans sépulture rituelle dans un espace communautaire représentait une double mort, physique et symbolique.

Après les massacres de 1370 et le bannissement qui s’ensuivit, une présence juive significative ne se reconstitua à Bruxelles qu’avec prudence et progressivité. Des conversos fuyant l’Inquisition espagnole s’établirent à nouveau dans nos régions, notamment à Anvers.

Le long chemin vers la reconnaissance (18e – 19e siècle)

L’édit de Tolérance promulgué par l’Empereur Joseph II en 1781 constitua un tournant capital. Pour la première fois, les Juifs des Pays-Bas méridionaux se virent reconnaître certaines libertés cultuelles et l’accès à de nouvelles professions.

La Révolution française et l’annexion de nos régions en 1797 apportèrent l’émancipation juridique complète des Juifs, votée dès 1791 en France. D’une communauté d’environ 300 membres à la fin du 18e siècle et d’un millier en 1830, la communauté juive de Bruxelles connut une croissance rapide. A la veille de la Première Guerre mondiale, la communauté juive de Bruxelles comptait plus de dix mille membres.

Ces communautés nouvelles s’installèrent d’abord dans les quartiers populaires autour de la Gare du Midi, à Saint-Gilles et dans les Marolles. Le petit cimetière de Saint-Josse-ten-Noode, où la plupart des familles juives se faisaient alors inhumer, devint rapidement trop exigu pour répondre aux besoins croissants de la communauté.

La question des cimetières confessionnels constitua un enjeu aigu de la querelle entre catholiques et libéraux. En 1869, une loi adoptée par le Parlement belge interdit les inhumations par sections confessionnelles dans les cimetières. Pour les Juifs, dont la loi religieuse impose que les défunts soient inhumés uniquement en compagnie d’autres Juifs, le cimetière commun représentait une violation profonde de leurs croyances. Après de longs débats, le grand-rabbin Elie-Aristide Astruc signa une circulaire autorisant les rabbins belges à accompagner les convois funèbres dans les cimetières communs, sur la base du précepte talmudique : « La loi du pays, c’est la loi ».

Un biais juridique, une victoire discrète : le cimetière du Dieweg

Face à l’application stricte de la loi de 1869, la famille Errera trouva un biais juridique remarquable. En 1878, les Errera obtinrent une concession sur le cimetière communal d’Uccle (le Dieweg). Ils y firent transférer les ossements de défunts juifs provenant de divers cimetières belges, créant de facto un carré juif dans cette nécropole laïque. Il ne subsiste du 19e siècle que quelques sépultures éparses dans les cimetières de Liège, Gand ou Anvers.

Le Dieweg constitue aujourd’hui le plus important champ de repos israélite du 19e siècle en Belgique : le site abrite des milliers de sépultures accompagnées d’épitaphes en hébreu, en français et en allemand, une véritable vitrine de la vie bourgeoise juive à Bruxelles du 19e siècle.

Si la loi belge pose le principe de la neutralité des cimetières communaux, elle a progressivement toléré puis encouragé l’aménagement de parcelles confessionnelles distinctes au sein des cimetières.

Pluralité et mémoire : la parcelle israélite du cimetière d’Etterbeek

Le paysage funéraire juif bruxellois d’aujourd’hui est le reflet de la diversité de la communauté. La parcelle israélite du cimetière d’Etterbeek, gérée par plusieurs sociétés d’inhumation aux sensibilités différentes – orthodoxe, libérale, indépendante - incarne aujourd’hui cette pluralité.

La Société Assistance Inhumation, la plus ancienne société d’inhumation juive bruxelloise, est attachée à la Synagogue de la Régence et occupe les parcelles K et M du cimetière d’Etterbeek. La communauté israélite libérale de Belgique est également présente sur la parcelle N à travers sa société d’inhumation Gan Hashalom. Gan Hashalom, plus inclusive que les sociétés d’inhumation orthodoxes, accepte notamment les personnes converties ou issues de la filiation patrilinéaire. Le parc 9 est géré par la Mutuelle juive d’Inhumation.