Moïse Tshombe

Moïse Tshombe, né au Katanga, fut un homme politique important de la jeune République Démocratique du Congo. Dans les années 1950, il défendit l’autonomie du Katanga, riche en minerais, dans un ensemble confédéral face au centralisme de Lumumba. En 1960, il proclama la sécession du Katanga, amplifiant la crise qui suivit l’indépendance. Soutenu par la gendarmerie katangaise et des intérêts miniers, il résista jusqu’en 1963. Exilé, il revint brièvement comme Premier ministre en 1964, avant d’être écarté par le président Kasavubu. Il meurt en 1969 dans des circonstances troubles, laissant une image controversée : défenseur du Katanga et du fédéralisme pour certains, symbole de division pour d’autres.

L’homme du Katanga : des affaires familiales à la sécession

Moïse Tshombe voit le jour le 10 novembre 1919 à Musumba, au cœur du Katanga, alors province prospère du Congo belge. Il naît dans un monde encore structuré par l’ordre colonial et les hiérarchies traditionnelles africaines. Aîné d’une fratrie de onze enfants, il grandit dans une famille lunda prestigieuse. Son père, Joseph Tshombe, est allié par le mariage aux Mwant Yav, empereurs des Lundas, et incarne cette élite africaine qui a su composer avec la puissance coloniale. Entrepreneur avisé, il deviendra l’un des Africains les plus riches de l’époque, symbole d’une réussite rare dans un système profondément inégalitaire.

L’enfance de Moïse se déroule dans un univers à la fois traditionnel et chrétien. Envoyé dans des missions protestantes américaines à Sandoa puis à Kanene, il reçoit une éducation rigoureuse, imprégnée de discipline protestante et d’esprit d’entreprise. Il y obtient un diplôme de comptabilité, une formation précieuse dans un Congo où l’économie minière attire capitaux et convoitises. Il complète cet apprentissage par des cours de droit par correspondance. En effet, les autorités coloniales lui refusent son visa pour poursuivre des études aux Etats-Unis. Ces années forgent chez lui un esprit méthodique, pragmatique, et une conviction profonde : le pouvoir se conquiert autant par l’organisation que par le verbe.

Dans les années 1950, alors que souffle sur l’Afrique le vent des indépendances, Tshombe reprend les affaires familiales et s’impose comme l’un des notables les plus influents du Katanga. La province est riche (cuivre, cobalt, uranium) et suscite toutes les ambitions. En 1958, il cofonde la CONAKAT (Confédération des associations tribales du Katanga), parti régionaliste qui défend l’autonomie, voire l’indépendance de la province. Face au centralisme et unitarisme ardent de Patrice Lumumba et du Mouvement national congolais, Tshombe incarne une autre voie : celle d’un Congo fédéral, où le Katanga conserverait la maîtrise de ses ressources. Cette position trouve un écho favorable auprès de l’Union minière du Haut-Katanga et d’intérêts belges, politiques comme économiques, soucieux de préserver leurs investissements et de conserver leur influence.

L’indépendance du Congo, proclamée le 30 juin 1960, n’apporte pas la stabilité espérée. Le 11 juillet 1960, à peine onze jours après la naissance officielle de la jeune nation, Tshombe franchit un pas décisif : il proclame la sécession du Katanga. Le geste est spectaculaire. Il se présente comme le protecteur d’une province menacée par le chaos, mais il ouvre en réalité une crise majeure. À Élisabethville, il s’installe en chef d’État d’un Katanga indépendant, soutenu entre autres par des mercenaires européens, parmi lesquels Bob Denard, et par des intérêts miniers et politiques occidentaux.

Le gouvernement central de Lumumba dénonce une trahison. L’Organisation des Nations unies intervient pour préserver l’unité du Congo. Le Katanga devient l’épicentre d’un affrontement où se mêlent ambitions locales et rivalités internationales. Le président Kasavubu révoque Lumumba et le place en résidence surveillée. Ce dernier s’évade mais est arrêté en janvier 1961, avant d’être transféré au Katanga où il sera exécuté. Son assassinat, commis sur le territoire katangais avec l’assentiment des autorités locales, marque durablement les consciences. Tshombe nie toute responsabilité directe, mais l’ombre de ce drame ne cessera plus de le poursuivre.

Une responsabilité morale du gouvernement belge de l’époque sera reconnue à l’issue des travaux d’une Commission parlementaire de 2001. En février 2002, le gouvernement belge, par la voix de son ministre des Affaires Etrangères Louis Michel, présente des excuses officielles à la famille de Lumumba et au peuple congolais.

Entre pouvoir et exil : les dernières années d’un homme devenu encombrant

Pendant trois ans, le Katanga résiste. Tshombe multiplie les manœuvres diplomatiques, s’appuie sur des forces armées privées et tente de donner à son État une légitimité internationale. Mais, en 1963, les forces de l’ONU mettent fin à la sécession. Acculé, il prend le chemin de l’exil, d’abord en Rhodésie du Nord, puis en Espagne, après un bref passage par la Belgique qui le refoule. L’homme qui se rêvait en bâtisseur d’un État katangais indépendant devient un exilé politique.

En 1964, face à la rébellion des Simba qui embrase l’est du pays, le président Joseph Kasa-Vubu rappelle Tshombe. Le pragmatisme l’emporte sur les rancœurs : l’ancien sécessionniste est nommé Premier ministre. Il s’efforce de rétablir l’ordre, obtient des succès militaires et redresse l’économie.  De nouvelles élections sont organisées en mars et avril 1965, remportées par le parti de Tshombe avec une écrasante majorité. Son ambition, son réseau international et son aura électorale au Congo suscitent la méfiance du chef de l’Etat, Joseph Kasavubu. Ce dernier décide de l’écarter du pouvoir, ouvrant ainsi une crise institutionnelle. En novembre 1965, le chef de l’armée Joseph-Désiré Mobutu prend le pouvoir. Tshombe, qui approuve dans un premier temps le coup de force, devra repartir en exil en janvier 1966. Il sera condamné à mort par contumace en 1967, lors du procès du colonel Ferdinand Tshipola.

Le dernier acte de sa vie a des allures de roman d’espionnage. En 1967, alors qu’il voyage en avion privé, l’appareil est détourné vers Alger. Les circonstances restent obscures (opération secrète, règlement de comptes politique, manipulation internationale ?), mais le rôle actif de l’ambassade du Congo à Bruxelles et celui de la CIA sont aujourd’hui documentés. Placé en résidence surveillée en Algérie, Tshombe voit se refermer sur lui les portes du jeu politique africain. Il meurt le 29 juin 1969, officiellement d’une crise cardiaque. Mais les rumeurs d’empoisonnement ou d’assassinat persistent.

Moïse Tshombe demeure une figure profondément ambivalente de l’histoire congolaise. Pour les uns, il fut le défenseur résolu des intérêts katangais, un homme d’ordre dans un temps de désordre. Pour les autres, il incarne la fragmentation du pays, la collusion avec les anciennes puissances coloniales et la brutalité politique des premières années d’indépendance. Son nom reste indissociable de celui de Lumumba, et symbolise les fractures originelles du Congo : entre unitarisme et fédéralisme, souveraineté proclamée et dépendances invisibles.

Moïse Tshombea été décoré du Grand Cordon de l’Ordre de la Couronne par le Roi Baudouin, le 26 mai 1961.