L’homme que l’exil a formé
Quand Pinkus Broder arrive en Belgique en 1926, il ne fuit pas seulement la pauvreté et l’antisémitisme de la Pologne de son enfance. Il emporte également avec lui une certitude forgée très tôt : on ne survit pas seul. Dans les quartiers ouvriers où il s’installe, à Bruxelles puis dans la région de Charleroi, il retrouve ce qui a structuré sa jeunesse : la solidarité, la discussion politique, la conviction que l’injustice n’est pas une fatalité mais un combat à mener.
Il milite, écrit, vend, organise. Rien ne laisse encore présager la clandestinité, mais tout l’y prépare.
En mai 1940, lorsque l’armée allemande envahit la Belgique, Pinkus Broder comprend presque immédiatement ce que cette défaite signifie pour les Juifs. Les humiliations deviennent méthodiques : exclusions professionnelles, enregistrements obligatoires, étoile jaune. Puis viennent les rumeurs, les convocations, les premiers trains. À partir de 1942, il ne s’agit plus que de survivre.
C’est à ce moment-là que Broder entre pleinement dans la Résistance.
Organiser, cacher, écrire : les armes de Pinkus Broder
Dans la région de Charleroi, il devient l’un des responsables locaux du Comité de Défense des Juifs. Le travail est invisible, mais incessant. Il faut trouver des familles prêtes à accueillir un enfant qu’elles ne connaissent pas. Il faut convaincre, rassurer, parfois mentir. Il faut organiser des déplacements de nuit, fabriquer de faux papiers, changer des noms, inventer des biographies entières en quelques heures. Chaque détail peut sauver ou condamner.
Pinkus Broder sait que chaque décision engage des vies, y compris la sienne. Les arrestations sont fréquentes, la Gestapo rôde, les dénonciations aussi. Pourtant, il continue. Parce qu’abandonner signifierait accepter l’ordre nazi du monde.
Il voit des mères confier leurs enfants en pleurant, sans savoir si elles les reverront. Broder ne se contente pas d’organiser : il soutient, explique, réconforte. La résistance est aussi une affaire d’humanité.
Mais résister, pour lui, ce n’est pas seulement cacher et sauver. C’est aussi écrire et écrire en yiddish, alors que tout est fait pour effacer jusqu’à l’existence juive. Dans la clandestinité, il participe à la rédaction du journal Unzer Kampf. Chaque page tapée est une affirmation : nous sommes encore là, nous pensons, nous résistons.
Lorsque la guerre se termine, Pinkus Broder ne se considère pas comme un héros. Il sait que cette résistance juive, discrète, non armée, risque d’être oubliée. Alors il continue à s’engager, autrement. Il aide les survivants, défend les droits des anciens résistants, écrit pour transmettre ce que beaucoup préféreraient taire ou simplifier.
Jusqu’à sa mort en 1969, il restera fidèle à cette idée simple et exigeante : face à la barbarie, résister n’est pas une option morale, c’est une nécessité vitale.
Pinkus Broder n’a pas combattu, arme au poing. Il a organisé. Et dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, cela aussi s’appelle résister.